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D’une pierre deux coups #1

Ca commence comme un roman célèbre …

Demi-Cour

La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide*. S’il avait dû la décrire, il aurait sûrement dit « disgracieuse », ça sonne moins agressif, ça donne un effet de précision: il lui manque quelque chose, et ce quelque chose, c’est de la grâce. Ce n’est pas une question de critère de beauté (trop épineux), c’est une question de grâce (plus facile à gérer).

La dernière fois que Bérénice vit Aurélien, elle le trouva vide. Il y avait derrière sa façade une béance, une mollesse qui confinait à l’ennui, dans lequel rien ne semblait pouvoir s’accrocher. Un vide qu’on ne pouvait pas remplir. Si elle avait dû l’expliquer, elle aurait sûrement dit « Il est un peu simple » : ça sonne moins définitif, ça offre des chances d’être autre chose, quelque chose comme « discret et gentil », en général.

La première fois, Aurélien passait un portail qui séparait la cour des filles de la cour des garçons, tout en songeant que l’institutrice était fort disgracieuse. A sa décharge, Bérénice avait le visage creusé par une colère contenue à l’encontre de deux de ses élèves qui s’étaient fait tournoyer jusqu’à ce que, la force gravitaire remplacée par les mains qui reliaient la planète au soleil cède brutalement, et que la planète s’en aille voltiger contre le mur du préau. Le mur douloureux se drapait de dignité, un peu écorché de sang, et la jeune planète – sept ou huit ans, était soulevée de sanglots. Parmi lesquels, de temps à autre, on surprenait un rire.

Les deux espaces pavés avaient été artificiellement séparés sous l’effet d’un chantage à la religion, avait-il saisi, et c’étaient les deux grands gaillards Bérand et le père Sabatié qui avaient érigé une claire-voie de planches récupérées, en aménageant un étroit portail, pour permettre aux jeunes filles de rejoindre la rue en traversant la cour des garçons. C’était le curé Habon qui prenait probablement son petit village du fond du Lot pour une ville digne de ce nom qui avait réclamé la séparation des deux cour de récréation. Et il avait glissé dans son exigence la menace de refuser aux bambins leur communion solennelle. La communauté n’avait pas été longue à exécuter ses souhaits.

La première fois, il y avait une certaine fatigue qu’Aurélien ne pouvait s’empêcher de traîner dans ses talons. Une lassitude, peut-être. Qui le fit marquer un temps d’arrêt au beau milieu de la demi-cour, et abandonner l’observation de la disgracieuse Bérénice au profit des enfants qui jouaient ici, et là, assez peu émus des bouleversements subis par le système solaire quelques minutes auparavant. Il y avait des garçons et des filles. Il n’était pas surpris, mais un soupir lui échappa malgré tout.

« Bonjour, Monsieur Mergnac. »

C’était donc là que s’était réfugiée sa grâce ! Aurélien y songea instantanément tout en relevant la tête pour tendre sa main à Bérénice, qui la serra brièvement.

« Bonjour Mademoiselle Tassain. Je vous prie d’excuser mon retard. »

__

La quatrième fois qu’Aurélien vit Bérénice, tout occupé à la trouver disgracieuse, il passait le même portail, celui qui permettait d’entrer dans la cour des filles depuis celle des garçons. La quatrième fois, la cour était vide. C’était un jour d’école, à l’heure de la récréation du matin, mais la cour était vide. D’ailleurs, l’école était vide. Et les talons d’Aurélien Mergnac traînaient une lassitude sans commune mesure.

« Vous avez refusé, par courrier du 12 Juin 1926, de soumettre vos classes aux récréations séparées et vous affirmiez, je cite « La palissade a été posée le 22 mai et le dimanche 24 mai, le Curé a dit : ‘Maintenant que le nécessaire est fait, les enfants feront la première communion le 14 juin’. Je ne sépare pas les élèves en récréation, je les laisse jouer librement.»

« C’est parfaitement exact ».

Oui, la grâce était dans la voix, elle était là, elle était toute là, couverte d’une couche de volonté, d’un élan d’implacable. Aurélien s’en fit la remarque à nouveau.

« Cette demande avait pourtant été clairement formulée par Monseigneur Habon et acceptée par l’ensemble du village. »

« C’est une vision un peu colorée de la situation, ma foi. »

Aurélien ne sut rien dire d’autre qu’un silence las et embarrassé – à la fois parce que cette voix l’envoûtait et qu’il aurait aimé trouver mille raisons de la faire parler encore, à la fois parce que le fond du conflit qui opposait Bérénice au père Habon, et l’objet de sa mission ici ne l’intéressaient pas le moins du monde.

« Votre fille Mathilde est née le 12 Octobre 1928. Quelques jours plus tard, Monseigneur Habon refuse de la baptiser en son église. »

« J’aurais ajouté un peu de désapprobation à votre ton, mais c’est à peu près exact. »

Nouveau silence embarrassé car l’idée pour Aurélien d’avoir une opinion sur le comportement d’un prêtre, officiant pour quelques centaines de paysans dans le bas des causses de Gramat ne lui était nullement venue à l’esprit. Il se racla la gorge qu’il avait parfaitement saine. Et se mit à parler vite et sans plus de ton.

« Les parents d’élèves ont porté plainte contre vous et ont signé une pétition qui est parvenue au ministère… »

« Oui, on peut dire ‘les parents d’élèves’ »

Silence encore de celui qui a été interrompu et ne sait comment réagir, imperméable à l’ironie.

« Vous avez fait l’objet d’une mesure de déplacement. Vous avez protesté et le Ministre vous a soutenu. »

Lui-même haussa un sourcil, presque surpris. Qu’on puisse décider de soutenir une institutrice des basses causses de Gramat, voilà encore une idée étonnante.

« Mais depuis quatre mois, les familles d’Espédaillac refusent l’accès à l’école à leurs enfants – ce que l’on appelle une grève scolaire – et il en résulte que les enfants de la commune et de son périmètre ne sont plus scolarisés. »

Il s’était efforcé, à cet endroit, de gonfler sa voix de désapprobation et d’autorité. Ce qui eut pour effet principal d’arracher un sourire à Bérénice. Voilà qu’Aurélien Mergnac s’offusquait de ce que des enfants n’aillent plus à l’école, dans un village égaré très loin de ses racines parisiennes, et dont il oublierait probablement le nom sitôt qu’il aurait quitté la deuxième demi-cour. C’était pour le moins cocasse.

« Madame Tassain, je suis ici pour vous informer de la décision prise par l’Inspection. »

« C’est exact, Monsieur l’Inspecteur »

Aurélien cacha son désarroi devant cet ultime assaut ironique et se fit important, levant le menton, ouvrant les épaules.

« Madame, vous êtes démise de vos fonctions d’institutrice à l’Ecole d’Espédillac. Vous prendrez, à compter du 11 Avril 1932, un poste à l’Ecole Jacques Chapou de Figeac. »

Et c’était au fond là tout ce qu’il avait à dire, et tout en espérant qu’elle se taise, il priait pour qu’elle se mette à parler et, si possible, ne s’arrête jamais.

« Ah. »

La dernière fois qu’Aurélien vit Bérénice, il lui trouva une beauté profonde. Une beauté trempée dans sa volonté et sa conviction, quelque chose d’intangible dont il se dit : j’aurais pu l’aimer.

La première fois que Bérénice vit Aurélien, elle le trouva délibérément beau. Beau, oui, beaucoup. Tout ce qu’il faut de cheveux blonds aimablement posés sur la tête, de peau claire et lisse pour refléter le soleil, de prunelles vertes comme un pré. L’élégance calme qu’elle pourrait aimer.

* Aurélien (Aragon)

L’histoire relatée ici est librement inspirée de l’histoire véridique de Madame H. Gibrat, institutrice, relatée par Anne Verdet.

Anne Verdet. La mixité dans la cour de récréation, un long cheminement. La cour de récréation, Laboratoire FRAMESPA (UMR 5136, Université de Toulouse–Jean Jaurès et CNRS) et Syndicat mixte Abbaye-école de Sorèze, Oct 2013, Sorèze (Tarn), France. pp.96-103.

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Suzon.

Un rond rouge ou un carré jaune, quelque chose comme ça.
Rigide et enthousiaste, parfois fantasque, avec des mots comme des outils.

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