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D’une pierre deux coups #2

Ça commence comme un roman célèbre …

Balbuzard Pêcheur

Longtemps, je me suis couché de bonne heure*. J’avais, il faut dire, droit à une bougie seulement qui devait m’éclairer la semaine entière : j’avais peu le loisir de prolonger mes soirées après les dernières minutes du combat qui opposait les ultimes frémissements du jour à la chape lourde et menaçante de la nuit. Oui, menaçante.

Il faut dire que la nuit avait une certaine épaisseur, à cette époque ; c’était une nuit-béchamel, qui tombe et vous enferme. Aujourd’hui, il n’y a plus que des nuits-passoires, des nuits dentelles, des nuits « mousse de lait ». Bariolées, piquetées, laiteuses de toutes les lumières qui l’étranglent.

J’occupais donc le début de mes nuits-béchamel en pensées sautillant de reconstitutions historiques saugrenues en missions futuristes dont j’étais le héros. Souvent, j’étais un enquêteur spatial et faisais la lumière sur des crimes de gangs intergalactiques.

Dans l’une de ces rêveries, il m’était une fois arrivé d’être sollicité pour aider la police spatiale pour une enquête dans une zone reculée du Quartier Spatial Armazeron. J’étais toujours accompagné dans mes missions de mon second, qui s’était d’abord appelé Louis, comme mon ami d’école, puis s’était vu renommer Victor lorsque le véritable Louis s’était rendu coupable d’une odieuse trahison – une terrible histoire de crayon et de partition de solfège.

Pour cette enquête, Victor et moi disposions de notre fidèle vaisseau, le Pandion. J’avais emprunté ce nom au Balbuzard Pêcheur (Pandion haliaetus). J’ignorais totalement à quoi ressemblait ce rapace, mais son nom m’avait plu. Le nom de cet oiseau migrateur me semblait pouvoir parfaitement nommer un vaisseau destiné à parcourir la galaxie. J’avais lu à son sujet que – comme l’essentiel des oiseaux migrateurs – sa vie était généralement intense, et plutôt courte. Or, lorsque j’étais cet enquêteur galactique, je n’imaginais autre chose qu’une vie riche, intense, courageuse et vouée à se terminer bien avant la désertion de mes cheveux et la grippe de mes rouages.

Le Pandion était un vaisseau de petite taille, avec un poste de pilotage, un carré et une cabine, connu pour sa grande rapidité et son confort sommaire. Le modèle avait presque vingt ans, mais je le bichonnais avec beaucoup d’affection, réparant, améliorant lorsque c’était possible, pétri d’une fidélité incroyable envers cette boite métallique. J’avais récemment changé le système d’amorti qui fluidifiait nos sorties de l’hyperespace, ajouté un OGPilote EM 18 d’occasion qui permettait de programmer un pilotage basé sur les données électromagnétiques des astres répertoriés dans une incroyable carte stellaire. J’étais, évidemment, un héros très modeste, qui n’avait pas besoin des technologies de pointe pour triompher, et le tout restait bien en deçà du matériel dont disposait la police du QS Armazeron.

Manque de chance, l’oscillateur nous lâcha au bout de deux jours de voyage, ce qui eut à la fois pour effet de rendre inopérant l’OGPilote EM18 et transformant notre virée de 43 heures en voyage de 12 jours. Après avoir passé ma rage sur Victor, nous avions pris nos dispositions pour que ces douze jours se déroulent au mieux dans l’espace étroit que nous devions partager. Nous avions joué aux cartes et il avait abondamment perdu.

Le neuvième jour, j’avais terminé d’ajuster notre trajectoire et lancé mon vieux calculateur SEXT-HAN OptiBu qui était capable de nous assurer une trajectoire assez précise en repérant les astres visibles et en calculant la position du Pandion en fonction des angles entre ceux-ci. Puis j’étais retourné battre Victor à la belote. Après une dizaine d’heures de sommeil, Victor m’avait réveillé, affolé, car le carré où il dormait était inondé de lumière. Je me levai précipitamment pour constater qu’en effet, la vitre du poste de pilotage (une vitre Polyum-A à double lame d’Helium et d’Argon – je ris encore d’avoir choisi ces gaz) diffusait dans l’habitable une lumière blanche irrégulière.

Après de longues minutes nécessaires à mes pupilles pour rétrécir et me permettre de scruter l’espace devant nous, je constatai d’abord que la lumière provenait d’une source située plutôt à gauche du Pandion. Puis, quelques secondes après, que nous volions à quelques kilomètres seulement … d’une planète.

Je mis plusieurs minutes à interpréter la carte stellaire et à identifier ladite planète, qui répondait au nom de Kohem, dite aussi « Blanche-Planète ». Depuis quelques années, Kohem avait été un lieu de villégiature pour la population la plus aisée du QS Armazeron et des provinces voisines des Cennonides et de Chorix U12, qui, soucieuse de se distinguer de la bourgeoisie qui commençait à envahir la planète paradisiaque de O-Sibion, avait entrepris d’investir l’étrange planète de Kohem. La venue de cette population avait signé le début d’un développement économique et d’un enrichissement notable de sa faible population. Soucieuse d’offrir à cette riche et exigeante clientèle une expérience hors du commun, les dirigeants de Kohem avaient décidé de faire de la planète un lieu de divertissement continu, où la nuit n’existait plus. Le complexe de divertissement restait relativement classique, mais l’ensemble de la surface de la planète était constamment éclairé par de puissantes lumières, aux couleurs variant d’un quartier à l’autre, codifiant ainsi de manière précise, pour les initiés, les différentes ambiances et leurs occupations.

Il en résultait que mon ancestral calculateur OptiBu, captant la lumière diffuse qui irradiait dans l’espace autour de la planète tout près de laquelle il était prévu que nous passions, s’était avéré incapable de poursuivre ses calculs simples, incapable de continuer à percevoir les signaux clairs des étoiles et s’était égaré. Nous avions donc tourné autour de la planète durant plus de 5 heures, d’après les enregistrements.

Il me semble que ce retard avait permis à la Douglas Team que nous poursuivions de faire trois autres victimes avant que nous ne parvenions enfin à l’arrêter.

x

Aujourd’hui, je me couche tardivement, bercé dans cet éclat orange de trois lampadaires qui, je le sais, m’accompagneront, fidèles, jusqu’au petit matin. Je suppose d’ailleurs que cette lumière est allumée pour moi – et pour qui d’autre ? Les nuits ne sont plus menaçantes et je ne rêve plus.

La quatrième source de lumière provient de mon téléviseur qui, en chuintant, pérore sur le nombre d’oiseaux migrateurs désorientés par les lumières des phares, les tours de télécommunication illuminées et les halos lumineux des mégalopoles.

* A la recherche du temps perdu, M. Proust

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