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D’une pierre deux coups #3

Ça commence comme un roman célèbre …

A l’Usure

Il était une fois un vieil homme, tout seul dans son bateau, qui pêchait au milieu du Gulf Stream.*

C’était un bateau, disons une embarcation, quelque chose de cette trempe-là, mais sans prétention, quelque chose d’assez humble, qui sonnait comme un refuge.

C’était un vieil homme qui laissait derrière lui la côte et surtout, une société qu’il encombrait.

De fait, l’’espace qu’il y avait s’était amenuisé petit à petit, au fil des années, et d’abord il n’avait rien vu. Et d’abord il s’était simplement dit que le monde ne lui parlait plus à lui et que, au fond, c’était bien normal. Il imaginait qu’il allait glisser lentement en marge de cet univers, s’échouer sur le bord, comme un énergumène étrange aux habitudes obsolètes. Mais au fond, cela ferait rire et ses petits enfants se moqueraient tout en écoutant ses histoires, qui auraient quelque chose d’exotique, qui viendraient d’un autre monde.

Seulement non.

Les petits enfants ont beaucoup d’occupation qui ne leur laissent que peu de temps pour rendre visite et les chocolats commencent à manquer de compétitivité (mais ils n’ont pas non plus le temps pour le lapin à la bière). Les petits enfants sont déjà repus d’histoires venues d’ailleurs, qui sont armées d’images, de musiques et qui vont vite, ce qui ôte quelque peu leur attrait aux récits charmants, mesurés mais surtout lents de leurs ancêtres.

On vieillit doucement mais le monde rajeunit vite, et déjà, en l’espace de rien, il ne pouvait plus prendre le bus ; parce qu’on ne peut plus acheter son ticket au chauffeur ; pourquoi, pourquoi ne peut-on tout simplement pas donner de l’argent au conducteur qui nous conduit quelque part ? Pourquoi faut-il s’être d’abord rendu dans une agence ou bien disposer d’un téléphone intelligent ?

Il achète, chaque matin, consciencieusement, son journal et, le mardi, un morceau de viande et c’est surtout pour vérifier, on dirait, qu’il peut encore le faire sans utiliser internet. Puis il rentre chez lui, accueille les presqu’inconnues qui arrangent son intérieur. On n’a plus le temps de vivre avec lui, les vies de ses enfants sont trop riches, elles débordent de tous les indispensables qu’ils n’ont pas le temps de faire. Il y a beaucoup d’indispensable, aujourd’hui, et on a plus de temps gratuit à accorder aux vieux. C’est comme ça. Le temps des vieux, ça se rémunère.

Le vieil homme songeait aussi que s’ils vivaient longtemps, eux autres les vieux, il n’empêche que leurs enfants avaient pris leur temps pour faire des enfants, et qu’il était déjà usé quand ses petits enfants l’avaient rencontré ; il serait probablement parti lorsque Gael, Sonia et Julio, au détour d’une leçon, d’un accident de la vie, auraient envie de faire sa connaissance.

Le vieil homme n’avait plus très envie de dialoguer avec ce monde qui ne lui répondait plus. Et puis, il n’allait tout de même pas mettre de la crème solaire.

Il avait le souffle court. Il avait un tout petit sourire qui éclaboussait les creux dans son visage. Il actionna la poulie, il tira, et il tira des heures. Il n’avait lui, qu’un horizon, il tira, souffla, hissa, fit craquer chacune de ses vertèbres qu’on n’avait jamais huilées. Le poids du marlin le rendait insensible à la porte que la société fermait un peu vite sur lui.

Et il haletait toujours quand les quatre mètres du poisson s’effondrèrent sur le pont. Alors doucement, en caressant le flanc luisant de son plus gros marlin :

« Pour toi aussi, le monde est allé trop vite : tu te bats plus à arme égale … »

Parfois, ça se joue à la taille du bateau…

« Il y aura encore des requins sur le chemin du retour … »

* Le vieil homme et la mer, Hemingway

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Suzon.

Un rond rouge ou un carré jaune, quelque chose comme ça.
Rigide et enthousiaste, parfois fantasque, avec des mots comme des outils.

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