Aller au contenu principal

D’une pierre deux coups #4

Ça commence comme un roman célèbre …

Après la vingt-et-unième

Le plaisir d’incendier ! 

Quel plaisir extraordinaire c’était de voir les choses se faire dévorer, de les voir noircir et se transformer*. Ça vous allumait de l’intérieur, ça faisait serrer les genoux, remonter les commissures. On riait compulsivement, c’était un rire de pouvoir – mais pas celui des élites aux petits rires maitrisés méprisants ; celui d’un pouvoir si réduit, si étranglé, si opprimé sous des talons agressifs. On était trois, ou quatre. On partageait pas l’exultation, c’était trop intime, on était trop noirs – on partage pas ça avec seulement des yeux – c’est seulement les yeux qui dépassaient. Le seul truc qu’on partageait, avec cette chaleur dans le cœur, avec cette puissance, c’était un rire, un rire resté compressé à l’intérieur que trois allumettes pouvaient allumer. 

C’était au coin de la rue de la Boétie, y’a du noir sur le trottoir. 

J’les ai poncés les trottoirs, faut dire, les vacances ça a le bon goût de la fin de l’école mais ça a le goût de rien, ça a le goût des allers retours de ton pieu au trottoir et au terrain de foot. Ça pue le daron qui t’éjecte du carrelage du salon et les mioches qui deviennent ton taf,  et la daronne qui trime dans la cuisine et au début tu te casses en scred, t’as mal au bide pour elle mais après ça va. Tant pis. 

C’est un scenic, une bagnole de daron. Pour les gosses, pour les trimballer en vacances. Ça détend, hein. C’est peut être la caisse des voisins, mais ca va, y’a pas la place pour cette idée nulle part dans ma tête. C’est la puissance, là : c’est t’es  bourré tellement t’es puissant. 

Alors je vais vous dire c’qu’on nous vend ici; ici, on nous refile trois putains d’histoires de mecs qui ont eu de la chatte, des mecs qui dégueulent leur rap ou leurs vannes sur des planches devant des culs enfoncés dans le velours, voilà, le mec qu’a fait dans les motos, avec sa petite affaire c’est devenu une grosse pompe à fric, et puis le type intello qui a fait des études là pour aller gratter je sais pas quoi dans une tour toute la journée. Voilà, ça c’est des caisses je les brûlerais bien, les petits bâtards de la cité, qui sont allés s’caler chez les bien riches, les bien blancs, les bien cravates à la chemisette, faudrait la brûler aussi, la chemisette, ils ont l’air con et ça se dit un frère. C’est c’qu’on nous refile à bouffer et faudrait qu’on vive avec ça, ben voyons, les bâtards. 

Mais c’était la première aussi, on choisit pas la première, t’as vu, c’est Hassim qui cause, qui te dit vas-y, toi t’es là avec tes couilles gelées, c’est du délire. Un Scenic, t’es pas sérieux, ça a pas d’gueule, c’est un choix de petite bite. Mais ta gueule va, c’est la première. C’est ta première, tu fais pas chier. Vas-y, monte sur le trottoir, vas-y, arrose. Vas-y. Le petit souffle de l’allumette, le petit souffre de l’allumage. Et puis ce putain de flair d’hydrocarbure. 

Donc t’es là, bon, t’apprends vite à faire l’gros dur – question de survie, hein, si t’as pas de couilles t’es une victime, hein, y’a pas de merdeux, soit l’trottoir il est à toi soit tu marches même pas dessus hein. Tu fais l’chef de fratrie, ça a d’la gueule, ça de péter les tronches des mecs qui disent bonjour à la petite sœur, et de gueuler sur le dernier parce que tu crois qu’il verse dans le louche – t’en sais rien, mais tu flippes dès qu’il échange trois sucettes contre des écouteurs de merde, alors tu lui mets une volée, par précaution voilà. 

T’as les yeux tellement cramés de flammes que tu vois rien, t’as aucun sens qui fonctionne en fait t’existes plus, t’es un ange, t’es Dieu, ça dure un peu, c’est trop bon d’être Dieu, putain, ça change de ta vie de merde, avec ta niche et ton toit et le bâton qu’on t’envoie, tous les jours, chercher à l’école et tu crois pendant des années que ça va te rapporter un truc au final, mais nan hein, tu ramènes le bâton, on te le renvoie et c’est tout, et va te faire. Ça t’a occupé dix ans là c’est bon. Oh bah bosser, si, c’est pas tant le problème, non. L’enculade c’est que t’es pas bon à choisir, aha, tu vas surtout faire ce que tu peux, hein, on choisit pas ici, ça fait pas partie du délire. 

J’te défie d’avoir treize ans, d’être désœuvré, que ton horizon pour le lendemain, la semaine suivante, et la décennie prochaine ait la gueule d’un trottoir, c’est dingue comme y a la place pour rien, pour rien imaginer, comme ça viendrait pas à l’esprit qu’il puisse y avoir autre chose que ces quatre rues, un banc, un mur, un square, la zone, jamais t’y penses, jamais quelqu’un y pense pour toi, ça existe pas, je te défis, avec ce genre d’horizon, de pas te sentir vivant quand tu transformes une boîte métallique en torche dans la nuit et que les tôles claquent et que les pneus éclatent. Je te défie. Je te défie de pas avoir le sang en ébullition, de pas te sentir vibrer et de plus avoir envie que ça s’arrête, jamais.

Ça a duré des plombes. D’ici, en tout cas, ça a duré des plombes. Ca a brûlé des heures, trois nuits si tu m’demandes. Ca chipote pas un traffic, hein ! Eh ouais, j’me suis offert un traffic, comme ça, on s’fait pas chier. 

Ça fait 21, c’est stylé 21 c’est le temps de cuisson du riz, un truc comme ça, c’est tu cuis les patates dans la cocotte sous pression. Voilà. 21 caisses putain, j’me suis fait la main, hein, la petite pichenette d’adrénaline, l’electro-frisson, la nonchalance qui va bien. Je suis un conquérant, un guerrier de la R5 à l’A8 (qu’est-ce qu’elle branlait là, l’A8, nan mais sérieux ?). Ah, ben sûr que finir par un Traffic, bon, ça a d’la gueule mais pas comme j’aurais voulu, mais ça claque c’est bon. Ca va. Faut savoir profiter hein. 

Bah, merde, c’est fou c’que je suis vivant. C’que je suis vivant là, dans ma cellule. Bon sang, c’est fou ce que j’existe, et c’que je vous emmerde. 

T’sais parfois faut faire le choix entre être libre et exister.

* Fahrenheit 451, Ray Bradbury (1953)

.

Suzon<font size="170%">.</font>
Suzon.

Un rond rouge ou un carré jaune, quelque chose comme ça.
Rigide et enthousiaste, parfois fantasque, avec des mots comme des outils.

Print Friendly, PDF & Email

Abonnez-vous gratuitement

Contact rédaction

Tél: 07 69 80 97 95

Courriel: arrimagesmag@gmail.com

 

Contact rédaction

0769809795