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D’une pierre deux coups #5

Ça commence comme un roman célèbre …

J’espère qu’il trichait aussi

Condamné à mort !
Voilà cinq semaines que j’habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids !
*

Il n’y a personne d’autre que moi. Plus personne pour me regarder ; je suis mon seul juge, j’y songe face au plafond. Et cette idée qui m’enlace, se glisse dans les plis de mon cou, fait fourmiller mes mains, encombre ma respiration.

Cela commence lorsque le pied se pose au sol. Sur le sol froid. Sur le sol d’une rare hostilité. J’avais déjà froid, avant, mais ce sol me refuse. Le sol est froid mais ce n’est rien comparé à la pensée. Elle remonte depuis le talon. Dans la veine cave inférieure – c’est là qu’elle fait froid, juste à l’entrée du cœur.

Dans les brumes du réveil, impossible d’être certain qu’ici, c’est le présent. J’ai plutôt l’impression d’en avoir treize ; je fais du vélo. Je réponds avec insolence à ma mère. Ingratitude d’enfant gâté, d’adolescent stupide. Tout à coup je suis plus petit, je suis un héros justicier. J’ai une planète à sauver et les super-pouvoirs qui vont avec – on ne sauve pas le monde sans super-pouvoirs : voilà ce qu’on apprend aux enfants. Je n’aime pas les épinards et, à la cantine, j’en ai des hauts-le-cœur : si bien qu’on me dispense de les manger. Peut-être que tout tient à cela : à ne pas manger les épinards à la cantine ?

A l’école j’apprends à écrire tous les prénoms de mes camarades – ça amuse les adultes, ça me rend « si charmant ». Je tombe amoureux à vingt ans et ça va me rester sous la peau. C’est grotesque quand on y pense, comme on peut se coltiner des années après des résidus d’une histoire passagère ; comment quelques mois peuvent laisser des morsures dans la chair pendant dix ans. Quand je termine le collège, mon meilleur ami a une leucémie. Je ne sais pas ce que c’est, une leucémie.

J’ai vécu des jolies choses, mais je ne m’en souviens pas. Je ne me les accorde plus. J’ai oublié ce que j’ai fait de beau, j’ai oublié les caresses et les étreintes, les dessins pour mon père, les figures de trottinette réussies, les parties de bataille navale gagnées. Je ne suis plus sûr d’avoir appris à ma sœur à faire ses lacets et à résoudre des équations du second degré. Les berlingots que je mangeais et les réglisses que je refilais à Eric se sont évaporés. Pourtant, c’était bien avant tout ça. Je devrais avoir le droit de la garder.

Je connais son visage par cœur, je le regardais me regarder. A chaque fois, à chaque audience je me souviens des regards sérieux et graves qui se posaient sur moi, et surtout lui. Il se demandait peut-être à quel âge j’étais monté pour la première fois sur un vélo. Si j’aimais les épinards. Si je savais tricher à la bataille navale et aux petits chevaux, et si j’aimais la réglisse. Peut-être qu’il cherchait en moi quelque chose qui puisse nous rapprocher. Nous rendre semblables. J’espère qu’il trichait aussi.

Je me souviens. Il m’observe, si calme. Je ne sais pas ce qu’il se demande, mais dans ses yeux, il y a l’envie de savoir ce que je pense. Il a besoin de savoir ce qui se passe sous mon crâne. Il veut deviner à quoi je pense juste à travers mes mouvements de lèvres, le tic de ma tempe, mes mains qui parlent trop.

Ce n’est pas comme si je ne savais pas ; comme si je pouvais ignorer les conséquences : on sait, on sait presque toujours où ça nous mène, qui ça nous fait devenir. Je me regarde avec un dégoût que je recouvre d’inepties, que j’essaie de bazarder sous une couverture, je ne veux plus le voir, je veux croire que je n’avais pas le choix. Je me raconte une histoire dans laquelle je n’avais pas vraiment d’autres solutions, j’efface mon libre arbitre, ma marge de manœuvre. Je ne veux plus croire à ma liberté, je préfère la fatalité, la détermination sociale, elle est plus confortable ; je brandis dans ma tête des justifications à mes juges imaginaires, comme un jeune avocat affolé, j’expose mes arguments, je veux m’assurer qu’ils ne pourront que tomber d’accord avec moi : il n’y avait pas d’autre solution.

Je ne savais pas qu’on pouvait être alourdi par une pensée ; alourdi non : écrasé.

Je suis trop jeune pour ça, non ?

On est sûrement toujours trop jeune pour condamner quelqu’un à mourir.

* Journal d’un condamné à mort, Victor Hugo (1829)

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Suzon.

Un rond rouge ou un carré jaune, quelque chose comme ça.
Rigide et enthousiaste, parfois fantasque, avec des mots comme des outils.

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